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Date de création : 07.04.2010
Dernière mise à jour : 25.05.2013
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Ailleurs (reportages, fonds de tiroirs)

La Roumanie à la dérive (1992)

La Roumanie à la dérive (1992)

Paul Morand, avant guerre, célébrait une ville un peu folle qui illuminait toute l'Europe orientale : Bucarest, le "Paris des Balkans". Les belles demi-mondaines draguaient dans l'Orient-Express, Georges Enesco enivrait Paris de ses rapsodies tziganes, Elvire Popesco roucoulait sur les planches parisiennes, et le roi Carol venait montrer ses belles moustaches au défilé du 14 juillet.

Il y a vingt-cinq ans, l'Occident observait attentivement l'étrange conducator Nicolae Ceausescu, qui narguait Moscou et refusait d'envoyer ses blindés à Prague aux côtés des pays frères. C'était l'époque où de Gaulle refaisait à Bucarest le coup du "Québec libre" et lançait à un public acquis d'avance : "La Roumanie aux Roumains !". Les politologues avisés prévoyaient que la Roumanie serait le premier pays à larguer, en douceur, le bloc communiste.

Aujourd'hui, la Roumanie a largué les amarres. Elle a quitté l'Europe et vogue, sans gouvernail, vers le quart-monde. Entre temps, Ceausescu est devenu fou. L'ivresse d'un pouvoir sans limite, le syndrome du Père Ubu, la mécanique totalitaire, le système de la peur qui rend tout un peuple complice ont quasiment rayé de la carte un pays qui se considérait comme une enclave occidentale en Europe orientale et où tout le monde - dans un pays cerné par les Slaves - se dit daco-romain comme nous nous disons gallo-romains (1), parle français et se régale de chansons italiennes.

 

Les enfants de Ceausescu

 

Au coeur de Bucarest, dans le quartier des palais, des théâtres et des immeubles hausmanniens, là où le régime avait établi sa vitrine brillante et très parisienne, tout est en ruine. Chaussées et trottoirs défoncés, façades trouées de balles, gazons pelés, réverbères blafards. Les Dacia (2) brinquebalantes zigzaguent entre les trous. Des gamins de six à quinze ans, couverts de crasse, harcèlent les passants pour un billet de 100 lei (3). Leurs soeurs font le tapin à la porte des hôtels, pour une barre de chocolat.

Les enfants de Ceausescu ne sont pas tous des orphelins, contrairement à ce qui a été dit. Les orphelinats dont on a vu les images, avec des regard hagards dans des lits sans draps, sont des internats où les paysans et les chômeurs laissent les enfants qu'ils ne peuvent plus nourrir. Les enfants des rues sont pour la plupart des évadés de ces camps de concentration qui puent l'urine et l'eau de Javel.

Place de l'Université, haut lieu de la révolution de 1989, les murs sont recouverts d'inscriptions, dont celle qui proclame l'endroit "zone libérée du communisme". Les façades des facultés sont recouvertes d'inscriptions, de slogans, de poèmes, d'appels au roi Michel (en français), d'insultes au président Iliescu. Ça et là, des croix marquent les endroits où des étudiants sont tombés sous les balles.

Sur les trottoirs, tout se vend à la sauvette, et surtout livres et imprimés sur du papier grisâtre, sous-encrés : on y achète Maupassant, Flaubert, Zola, en français dans le texte (4). Les magasins, ou ce qui y ressemble, vendent n'importe quoi selon les arrivages. Dans les rues, on fait la queue pendant des heures pour attendre l'arrivée du pain ou du lait. Dans les vitrines, luxe suprême, des pattes de poulet. Mais où va le reste de la bestiole ? Inutile de chercher du beurre : c'est réservé aux hôtels pour étrangers.

Gare du Nord, quartier général des bandes de gamins abandonnés, on sniffe de la colle dans les coins avant de réintégrer les égoûts où l'on dort. Le hall grouille de paysans venus vendre leurs légumes à la ville. Des images comme on n'en voit plus que dans les films d'avant-guerre : bergers vêtus de vestes en poil de mouton, grandes toques noires à la cosaque, femmes en jupes de couleurs criardes et fichu sur la tête.

 

Dracula à l'école

 

Les quais de la Dombovitsa, affluent du Danube, étaient autrefois la promenade favorite des Bucarestois. Avec ses réverbères 1900, on devine que l'endroit avait du charme. C'est aujourd'hui un cloaque puant où les gamins attrapent les poissons à la main. Au-delà, c'était la vieille ville, un fouillis d'églises byzantines, de maisons turques et d'immeubles Art Déco. Les bulldozers de Ceausescu ont tout rasé pour en faire un décor de BD à la Schulten. De faux Champs-Élysées en toc (mais de proportions identiques à l'original), bordés de grands immeubles immaculés, mènent en apothéose au palais de la démence: le bunker du "Génie des Carpathes", le deuxième monument du monde en importance après le Pentagone, dresse ses colonnades, ses murs blancs et ses fenêtres aveugles en haut d'une colline artificielle. Des barbelés, des sentinelles en armes empêchent l'accès au monument surréaliste.

Plus loin, la banlieue s'est agglomérée en quelques décennies, dans l'anarchie, par l'arrivée continuelle de paysans fuyant les coopératives et les HLM obligatoires. Ce ne sont que bidonvilles à l'africaine, sans eau courante, où l'on n'aboutit que par des chemins défoncés. Partout règne la puanteur douceâtre des ordures mûries au soleil. Partout, là encore, traînent des enfants livrés à eux-mêmes.

Les seuls immeubles en dur y sont les écoles. Faute de place, les classes s'y relaient par roulement. Les couloirs ne sont qu'une suite de portraits : les scientifiques roumains (on a enlevé Elena Ceausescu !), les écrivains roumains, les grandes figures historiques. Là, c'est l'épuration continue : on a évidemment retiré le Conducator, mais comme il avait lui-même éliminé la dynastie d'avant 1947, l'histoire s'arrête en... 1859 ! Mais on a gardé Vlad Tepes dit "l'Empaleur", vovoïde de Valachie, premier unificateur de la future Roumanie. Il a gardé un surnom : Dracula.

 

La Securitate est toujours là

 

On est dans le bain dès l'aéroport. On a beau se frotter les yeux, se croire victime d'une paranoïa aiguë, mais non : ces cohortes d'imperméables gris, ces gens qui se faufilent parmi la foule après la troisième fouille, ces regards inquisiteurs ne trompent pas : "Iliescu = Ceausescu", lit-on sur les murs de Bucarest. Tout le monde, ici, nous dit que Ceausescu a été liquidé par le Parti, la Securitate et l'armée : avec ses délires aigus, il menaçait leur pouvoir. La révolution a été confisquée.

Que le nom du roi Mihai apparaisse sur les murs n'a rien d'étonnant : outre la référence au seul chef d'État européen qui se soit opposé à la fois au nazisme et au communisme, c'est le souvenir quasi-mythique d'une Roumanie où Bucarest brillait et où l'on mangeait à sa faim. Quand Paul Morand succombait aux demi-mondaines, quand Enesco (5) violonait, quand Popesco roucoulait et quand les Parisiens admiraient les belles moustaches du roi Carol.

 

Philippe Houbart, 6 novembre 1992     

 

(1) Exemples : Interzis de fumare (interdit de fumer), sapun de toaletta (savon de toilette), arcul de triunf (arc de triomphe), postul-telefoniul-telegraficul (PTT) etc.

(2) Renault 12 autrefois fabriquées sous licence en Roumanie. Les chauffeurs de taxi disent fièrement aux Français : "C'est une Renault !" 

(3) Un leu, des lei. C'est la seule langue issue du latin qui ait gardé des déclinaisons. 100 lei = 85 centimes français [0,13 €], une fortune. 

(4) Au ministère de l'Éducation nationale, une de mes interlocutrices prend des notes sur un cahier de brouillon avec un crayon de papier, pour pouvoir gommer ensuite et garder le cahier.

(5) On devrait dire Enescu, Popescu, Ionescu etc. Mais la pruderie de l'époque a voulu éviter des plaisanteries douteuses sur le nom des Roumains parisianisés.

 

Berlin 1991

Berlin 1991

Le mur existe toujours. Même si Berlin réunifié depuis deux ans [en 1991] n'a gardé que quelques tronçons de la frontière de béton qui faisait de ses secteurs occidentaux une île dans l'océan soviétique. Le mur est toujours dans les esprits, séparant encore pour longtemps "Ostis" et "Westis", gens de l'Est et gens de l'Ouest. Le mur est au coeur de la ville, d'un trottoir à l'autre, même si tout change à grande vitesse. Même si M. Bouygues se jette sur les dents creuses de l'ancien Berlin-Est, même si les Trabant se mêlent aux Mercedes.

Premier choc, porte de Brandebourg : le marché aux puces soviétiques. Dans le vent glacial, des Turcs vendent des petits bouts de béton censés venir du mur, des casquettes et insignes de l'ex-Volkspolizei, des toques frappées de l'étoile rouge, des badges à l'effigie de Lénine, et autres gadgets à l'authenticité douteuse.

Tout près, à côté de l'ancien Reichstag, des croix noires portent les noms des fugitifs abattus par les Vopos. Ceux-ci patrouillent toujours : la police est réunifiée, les uniformes sont devenus identiques, les voitures sont toutes bicolores (vert et blanc)... mais il y a ceux qui roulent en Mercedes et ceux qui roulent en Lada. On n'a pas encore rénové tout le parc automobile.

 

Sous les tilleuls, Marx et Lénine

 

Le Reichstag, criblé de balles soviétiques, est devenu musée de l'histoire allemande, en attendant de redevenir le siège du parlement (Bundestag) encore cantonné à Bonn. Mais les drapeaux des provinces d'outre-Oder-Neisse, aujourd'hui polonaises ou russes, viennent seulement d'être remisés : ils n'ont plus le droit de figurer à côté de ceux des Länder. Le guide, interrogé à propos des investissemnts allemands dans l'ex-Prusse orientale aujourd'hui russe, répond sans ambage : "C'est purement économique. Kaliningrad ne redeviendra jamais Königsberg. Peut-être Kantstadt..." Pauvre Kant. Il est bien loin de tout ça.

Au-delà, c'est Unter den Linden, "sous les tilleuls", la voie impériale du vieux Berlin. La RDA avait préservé tous les palais, musées et églises du XVIIIe siècle qui s'y pressent en rangs monumentaux - excepté le palais des Hohenzollern rasé et remplacé par un hideux "palais de la République" -, et même remis en selle la statue de Frédéric II.

Au-delà, c'est la ZUP. Sur les ruines de 1945, la RDA a rebâti avec toutes les nuances de l'urbanisme stalinien. Sur les tramways, la publicité vante la vodka Gorbatschow et le journal de l'ancien parti communiste, Neues Deutschland. Les artères principales sont nickel, mais les rues adjacentes crasseuses et défoncées. Une statue de Lénine par-ci, un buste de Marx par-là.

Par la Jacques-Duclos-Strasse, dans le faubourg de Friedrichshain, on aboutit au siège de la Stasi, le KGB version RDA (1). Une ville dans la ville où régnait l'inamovible Erich Mielke et ses 20 000 tchékistes pour "démasquer à temps et contrecarrer en toute situation les desseins, les plans et les actions de l'ennemi", selon les instructions du secrétaire général du Parti, Erich Honecker.

Qand les Ostis ont pu avoir accès aux centaines de milliers de dossiers les concernant, ils ont découvert qu'ils étaient tous fichés et espionnés (sous la contrainte) par leurs voisins, leurs enfants, leurs conjoints. La moitié de la population surveillait l'autre, et réciproquement.

Dans l'immense bureau de Mielke où, en 1961, fut décidée la construction du mur, un tableau explique tout : des enfants souriants, foulard rouge des pionniers au cou, aident les soldats (souriants eux aussi, évidemment) à se passer de main en main les pierres qui constitueront le mur, pour se protéger des hordes capitalistes qui menacent derrière la porte de Brandebourg.

Le mur a maintenant son musée à côté de Checkpoint Charlie, où il reste un mirador et la fameuse guitoune. On y a réuni les engins les plus fous utilisés par les Berlinois de l'Est pour fuir : Trabant trafiquées, ULM, valises truquées etc. Et des instantanés : comment un Vopo, à quelques secondes d'intervalle, arme, tire, abat un fugitif, un compatriote.

 

Frédéric II est revenu

 

Les Soviétiques sont encore là, pour peu de temps : des camionettes frappées de l'étoile rouge cahotent sur les pavés de Potsdam, le Versailles de Frédéric II. Signe de temps, celui-ci vient, selon ses dernières volontés, d'être enfin enterré là, à côté de ses chiens, mais pas de sa femme acariâtre : ce n'est pas pour rien qu'il avait baptisé son palais baroque Sans-Souci

 À Sans-Souci, à l'île aux Musées pleine de trésors fabuleux, au mur, les Allemands de l'Ouest se ruent aujourd'hui. Ceux de l'Est, eux, se sont rués il y a deux ans sur le Kurfürstendamm, à Berlin-Ouest, le temple du capitalisme marchand, "plein de saloperies incroyables" comme dit Godard dans Berlin 90 neuf zéro. Ils peuvent enore rêver longtemps : si leurs salaires et leurs conditions de vie n'ont pas changé, les loyers et les charges se sont multipliés dans les immeubles blafards de l'Est. Les Westis, eux, les rejettent comme des immigrés qui viendraient leur voler leur travail.

Berlin, ville des extrêmes, est en gestation perpétuelle. Les alternatifs aux cheveux fluo paradent sur le Ku'damm. Les écolos foncent sur les trottoirs avec leurs vélos (prioritaires) et vous engueulent si vous ne vous écartez pas assez vite. Les épigones de la Fraction Armée Rouge peignent des étoiles (rouges !) et des slogans anti-nazis.

En haut de la porte de Brandebourg, on vient de replacer la croix de fer et l'aigle impériale arrachée par les Soviétiques. Un peu plus loin, au milieu d'Unter den Linden, Frédéric II, regard froid et rictus pète-sec, scrute vers l'Est. Le vent glacial qui s'engouffre dans l'avenue vient de là. La Pologne est là-bas, à 70 kilomètres.

 

Philippe Houbart, 20 novembre 1991

(1) Staatsicherheit : Sécurité d'État. La Stasi employait 100 000 personnes, pour une population de 16 700 000 habitants. 

 

 

   

Berlin, c'est le chantier !

Berlin, c'est le chantier !

Il y a quelques semaines [novembre 1999] une trentaine d'étudiants en langue allemande venus de l'université de Picardie Jules-Verne, d'Artois, de Reims, de la Sorbonne, étaient à Potsdam pour plancher sur la littérature allemande du Moyen-Âge et son héros Tristan.

Ils se souviendront comme nous de ces quelques jours rocambolesques, dans un château pseudo-médiéval mais (presque) authentiquement ruiné, au bord du chapelet romantique des lacs de la Havel, sous le soleil pâle du Brandebourg. Et dans ce décor surréaliste, hors du temps, le confort label RDA, comme si le mur n'était pas tombé...

Ils n'oublieront certainement pas les dîners à 17 heures dans le restau-U installé chez Frédéric II, dans les communs du palais de Sans-Souci. À quelle heure soupait Voltaire, à deux pas de là, dans la salle de marbre étonnamment moderne où l'on jurait contre Dieu et les femmes ?

Pendant leurs moments de liberté, les étudiants s'évadaient vers Berlin tout proche, redevenu capitale de l'Allemagne réunifiée, ville mutante, chantier perpétuel, musée vivant, pôle de toutes les folies. Et surtout, la plus gigantesque pompe à fric de toute l'Europe.

 

La "szene" déménage, la bourgeoisie suit

 

Comme tout est en perpétuelle gestation à Berlin, les alternatifs ont déménagé. Ils ont laissé les immigrés turcs tout seuls du côté de Kreuzberg, l'ancien quartier déjanté. Bien sûr, de temps en temps, on y croise encore des fantômes vêtus de noir, chevelure fluo et piercing sur toute la figure. Bien sûr, çà et là, le drapeau arc-en-ciel des gays pend à une fenêtre.

Mais le gros des troupes alternatives a maintenant investi les immeubles glauques de l'Oranienburgerstrasse. Comme partout, le fric a suivi. Les bistrots prétendûment marginaux attirent la fine fleur de la bourgeoisie branchée. Sous prétexte de suivre la créativité à la trace, des galeries hyper-chères poussent dans les passages secrets où zonaient les militants de la vie différente.

D'ailleurs, la "szene" - c'est-à-dire toutes les manifestations publiques de l'alternative - bénéficie maintenant du label de curiosité touristique : elle a droit à un chapitre dans les guides, au même titre que l'île des Musées ou la porte de Brandebourg.

Mais en cherchant, on trouve. Aurélie, Évelyne, Gaëlle et Sophie se souviendront longtemps de cette angoisse qui les a rendues silencieuses et terrifiées, dans cet immeuble éventré de l'Oranienburgerstrasse qui sentait la pisse et le shit, dans ces cages d'escalier rutilantes de graphes délirants.

En contrebas, il y avait une cour, ou plutôt un terrain vague. Dans la nuit, on entrevoyait des carcasses d'objets non-identifiables. Derrière, des trouées noires et béantes crevaient l'immeuble, comme après un bombardement.

Dans la luminosité blafarde, comme artificielle, on devinait des ombres environnées de fumée : très jeunes, adolescents, ceux-là aveient fait le choix de vivre jusqu'au bout leurs refus radicaux.

Plus loin, dans une grotte de décombres d'où montaient des sons bizarres, des fantômes immobiles se dressaient dans la lumière bleuâtre. Les filles avaient la trouille, nous n'avons pas poussé plus loin.

On en voit d'autres, aux endroits stratégiques, affalés dans les stations du U-Bahn, à Alexanderplatz ou vers le Zoo (Tiergarten). Certains tremblent, le regard ailleurs. C'est étrange comme le Berlin des "décadences" dénoncées par tous les régimes extrêmes, nazis et communistes confondus, s'obstine, à travers les époques, à frôler la mort. L'Allemagne libérale, elle, feint de ne rien voir.

 

Oublier le mur

 

Tout non-Berlinois vient regarder ce qui reste du mur. Mais la ville semble rejeter, oublier les souvenirs de la grande fracture. À hauteur de l'ancien passage de Checkpoint Charlie, on a installé deux portraits géants : d'un côté un gentil GI blondinet, de l'autre une jeune recrue de l'Armée rouge. Ils ont tous deux le sourire niais des publicités pour dentifrice.

Le peu qui reste du mur est mutilé. Les peintures les plus célèbres (le baiser sur la bouche Brejnev-Honecker, la Trabant qui crève le mur, le crâne de Gorbatchev) sont régulièrement taggées puis repeintes à la va-vite, pour les photos des touristes.

Étudiants français qui ont bien appris l'histoire contemporaine, Japonais rivés à leur Nikon, ploucs de province genre Bavarois à chapeau tyrolien, se succèdent pour aller voir les derniers mètres intacts, ou vouloir acheter aux camelots turcs des caillasses prétendûment débitées sur le mur. Qu'on se le dise : c'est du toc, car on ne peut pas arracher de petits morceaux du mur pour décorer le dessus de la cheminée. Le béton RDA tombe en poudre, ou ne cède que devant les bulldozers.

On dirait que Berlin cherche à nier le passé. Après la réunification, des croix au bord de la Sprée, sur une berge gazonnée juste en contrebas du Reichstag, rendaient hommage aux fugitifs fusillés en tentant de franchir la frontière à la nage. Aujourd'hui, c'est une gravière défoncée par les bulls. Les croix ont été remontées plus haut... sur une palissade de chantier.

 

La course au fric

 

Mais la conséquence de la chute du mur, c'est qu'on ne sait plus où est le centre de Berlin. Avant, pour l'Ouest, c'était le Kurfürstendamm ("pavé des princes-électeurs") et ses grands magasins, vitrine exhibitionniste de la société de consommation triomphante. À l'Est, c'était Alexanderplatz, à la jonction de la vieille capitale baroque et des HLM staliniens. Entre les deux, sur le mur, il y a le coeur historique bâti par les Hohenzollern et surtout par les immigrés français huguenots  : avenue Unter den Linden (leurs Champs-Élysées), porte de Brandebourg et à côté Pariser Platz (place de Paris), Reichstag (parlement) et palais présidentiel de Bellevue, le tout cerné de grues. Mais l'endroit est vide et glacial.

Le coeur de la ville voulu par les urbanistes de 1998 se construit sous nos yeux : Potsdamer Platz, Leipziger Platz, encore il y a peu gigantesque terrain vague au bord du mur, de ses barbelés et miradors. La RDA ne voulait pas toucher à ce dernier champ de ruines de 1945 : auparavant, c'était le périmètre de l'horreur, la chancellerie et le bunker de Hitler, le siège de la Gestapo.

Les bâtisseurs d'aujourd'hui n'ont pas les mêmes scrupules. C'est une jungle d'échafaudages métalliques, de grues, de tubulures, de tas de sable ou de graviers. On construit à tour de bras, chaque centimètre carré vaut de l'or. Ce qui est achevé est d'une banalité luxueuse et triste, les façades de verre cachent des passages lugubres et des cours glaciales. C'est la course au fric, M. Bouygues est bien placé.

 

Les ailes du désir

 

En fait, le vrai coeur de Berlin, étonnant paradoxe, est un immense parc. Il faut violenter notre parisianocentrisme pour comprendre que les Berlinois (comme les Londoniens et les Newyorkais) ont installé les bois de Boulogne et Vincennes en plein milieu de la ville.

Là, il y a le Tiergarten où, raconte Emmanuelle, étudiante française en stage à Berlin, "l'été, on voit tout... et on le fait". C'est là que défile, en juillet, la Love Parade. Au centre du parc, à la croisée des grandes avenues qui conduisent vers tous les Berlins, il y a la colonne de la Victoire, la Siegessaüle, où Bismarck a voulu célébrer la pâtée de Sedan. On y monte comme dans un phare : 380 marches. Nous étions là-haut, dans la nuit de novembre, tétanisés par le vertige et le vent glacial. Quelques centimètres au-dessus, l'immense statue dorée de la Victoire comtemple Berlin. C'est là, au creux de son aile, que l'ange de Wim Wenders, dans Les Ailes du désir, jette un regard attendri sur sa ville.

Et nous aussi. Cette capitale incompréhensible et attachante, bombardée, démolie, arasée, excavée, emmurée, reconstruite. Artificielle, née sur les landes par la volonté d'un roitelet, anéantie par les guerres, rebâtie à chaque paix. Humaine, trop humaine.

 

Philippe Houbart, 2 avril 1999

Photo : Oranienburgerstrasse, l'un des immeubles inquiétants où règne la "szene" alternative.

Expédition Antenna (1) : Huit lycéens sur l'île mystérieuse

Publié le 01/05/2010 à 11:43 par philippehoubart Tags : antenna vaeroy lofoten edouard branly lycée edouard branly maelstrom philippe houbart
Expédition Antenna (1) : Huit lycéens sur l'île mystérieuse

Tout en haut de la Norvège, au delà du cercle polaire, entre 67 et 68° de latitude nord, les îles Lofoten s'égrènent sous le soleil de minuit. À leur extrémité sud, l'île de Vaerøy (prononcez "Vèreuil") émerge comme un caillou pointu jeté à côté du Maeltsrøm, le célèbre courant tourbillonnant des romans de Jules Verne et Edgar Poe. C'est là que, du 28 mai au 14 juin 1990, Karine, Guillaume, Stéphan, Frédéric, Estelle, Mikaël, Sylvain et Sandrine, élèves de seconde au lycée Édouard-Branly d'Amiens, vont vivre une aventure hors du commun : c'est l'expédition Antenna, née de la connexion entre l'expérience de D. (1) dans les contrées boréales, et d'un projet éducatif pas comme les autres mené par un enseignant du lycée, Éric, professeur d'éducation physique et sportive.

 

1990, l'année Branly

 

En 1890, l'Amiénois Édouard Branly inventait la télégraphie sans fil : belle occasion pour "ses" lycéens de lui rendre hommage cent ans après, en utilisant les applications les plus modernes de son invention. De Vaerøy, ils vont communiquer avec la dizaine de lycées dédiés à Branly en France, et avec tous les radio-amateurs du monde. Pour ce faire, ils disposent de la complicité de trois radio-amateurs du club d'Albert, premier de France dans divers championnats spécialisés.

Ils ne vont pas là-bas uniquement pour lancer des messages aux cinq continents : la découverte de la géologie, de la faune et de la flore des îles Lofoten sont au programme, avec deux universitaires : D. pour la biologie animale et J. pour la biologie végétale.

Les lycéens attendent fièvreusement leur départ, et s'y préparent activement : on ne va pas au-delà du cercle polaire les mains dans le poches. Ils devront marcher ? Ils crapahutent dans les Bas-Champs. Ils devront grimper sur les pics escarpés de l'île ? Ils s'initient sur un mur d'escalade. Ils devront vivre en groupe ? Ils s'y préparent lors de week-ends en gîte. Et d'une façon générale, comme ils ne vont pas là-bas pour faire du farniente, Éric accapare leurs loisirs avec des séances de mise en forme.

Deuxième volet, l'expérience radio. Deux professeurs d'électricité du lycée Branly les initient actuellement pour l'obtention de la licence A, et ils mettent la main à la pâte avec les radio-amateurs d'Albert pour apprendre les manipulations.

 

70 appelés, 8 élus

 

Si l'on ne compte que huit élus, il y avait au départ 70 appelés : le lycée a effectué une sélection sur des critères de motivation, de résultats scolaires, de pratique de la langue anglaise, d'assiduité aux manipulations radio. Leurs camarades restés à Amiens ne seront pas frustrés : un voyage en France leur sera offert, et le lycée espère bénéficier des retombées du prix ( 50 000 francs = 7 633 euros) attribué à celui des lycées Branly qui aura le mieux rendu hommage à son parrain.

Avec un tel projet, il serait impensable qu'Amiens ne gagne pas... Le compte à rebours est commencé. Bientôt prêts ?

 

(à suivre)

 

Philippe Houbart 2 mai 1990, 11 mai 1990, 1er mai 2010 

 

(1) Certains noms sont volontairement occultés. Vous comprendrez pourquoi au dixième et dernier épisode...

 

 

   

Expédition Antenna (2) : Arrivée sous le soleil de minuit

Publié le 02/05/2010 à 09:32 par philippehoubart Tags : lycée edouard branly philippe houbart antenna vaeroy lofoten
Expédition Antenna (2) : Arrivée sous le soleil de minuit

Après deux escales à Copenhague et Oslo, puis embarquement à Bodø, les huit lycéens et leurs coéquipiers (encadrement et journalistes) sont arrivés mardi soir à l'île du bout du monde, Vaerøy, à 23 heures et en plein soleil... Le premier choc ressenti ici, ce n'est pas le climat, relativement doux grâce au Gulfstream, mais le soleil de minuit qui déboussole tout le monde et ne donne pas du tout envie de dormir.

Le paysage aussi, avec la vision de cette île qu'on atteint après huit heures de traversée (houleuse) et qui apparaît, pelée et escarpée comme un roc jeté dans l'Océan glacial arctique.

Chaque jour, l'un des huit lycéens participant à l'expédition livrera ses impressions et ses découvertes. Pour commencer, la parole est à Mikaël, un Amiénois de 16 ans. Excité et fébrile au départ comme tous les autres, étonné par l'évolution du paysage au fur et à mesure de l'avancée de l'avion vers le nord : "Petit-à-petit, au-dessus du Danemark et en arrivant en Norvège, nous avons vu les montagnes s'élever, les côtes se découper, les maisons devenir de plus en plus isolées, la neige apparaître, la végétation se raréfier...

"Autre découverte à l'escale d'Oslo et à l'arrivée lundi à Bodø, au-delà du cercle polaire : les Norvégiens ne sont peut-être pas très expansifs, mais ils sont ouverts, accueillants, et cherchent à communiquer avec nous. Le plus stupéfiant, c'est le soleil de minuit : au lieu de dormir, nous avions plutôt envie d'aller nous promener malgré la fatigue".

Mardi, la vraie aventure a donc commencé : huit heures de traversée pour atteindre Vaerøy, à l'extrémité sud des îles Lofoten, avec une mer agitée qui a provoqué pas mal de perturbations dans les estomacs... mais surtout l'émerveillement devant les îles déchiquetées de la mer de Norvège, et l'arrivée à Vaerøy, sous un soleil jaune-orangé au-dessus de l'horizon, malgré la nuit. Une île habitée uniquement par des pêcheurs de morue, nue et désolée.

 

(à suivre)

 

Philippe Houbart, 31 mai 1990

Expédition Antenna (3) : Bienvenue au rorbu

Publié le 03/05/2010 à 10:53 par philippehoubart Tags : philippe houbart rorbu vaeroy antenna lycee edouard branly
Expédition Antenna (3) : Bienvenue au rorbu

Avant-hier, première journée entière à Vaerøy. Pour se reposer du long voyage (une journée d'avion, huit heures de bateau), l'aventure s'est limitée à l'environnement immédiat du "rorbu" où nous logeons. Les rorbuer sont des baraquements en bois, toujours peints en rouge vif, assis à moitié sur le rivage et à moitié sur des pilotis plantés dans la mer. Ils hébergent les saisonniers qui partent à la pêche à la morue et, hors saison, sont loués en gîtes. L'aménagement est simple : des lits superposés et un poële au milieu.

L'environnement, ici, ce sont les morues, principalement destinées au pays qui en consomme le plus, le Portugal. Elles sèchent tout à l'entour, par milliers, suspendues à des portiques qui forment de véritables allées couvertes. La pêche à la morue occupe les mille habitants de l'île, tout au long de l'année : pendant la saison de pêche, de janvier à avril, puis le reste du temps pour les fumer, les saler, les transformer en huile ou en farine.

La pêcherie de notre hôte, M. Mathisen, en est pleine : étalées en gigantesques mille-feuilles (une couche de morues, une couche de sel), ou stockées comme on entasse du bois. On en voit devant toutes les petites maisons en bois de l'île : suspendues à des cordes comme du linge, clouées aux murs, accrochées à de longs rateliers.

 

Morues, saumons, orques et pingouins

 

Après les morues, les saumons. Hier matin, les huit lycéens sont partis à pied à la découverte d'une anse sauvage où est installée une "ferme à saumons". Les énormes poissons argentés sont parqués dans de grands bassins circulaires pris sur la mer, où ils sont nourris jusqu'à atteindre une taille respectable, avant de connaître le triste sort qui fera des saumons de Norvège un régal pour le monde entier.

La mer réserve aussi d'autres surprises. Hier, trois orques sont venus battre les vagues à quelques mètres du rorbu. Le soir, deux petits pingouins, des guillemots, fôlatraient devant le quai comme de vulgaires canards. Et la mer nous nourrit, grâce aux talents de cinq des lycéens, qui jettent leur ligne à chaque moment libre. Résultat : 14 flétans hier, 8 aujourd'hui.

Mention spéciale pour Estelle, 17 ans, qui a quitté son Folleville natal et son lycée amiénois pour se livrer ici à un sport inusité : la pêche aux mouettes, grâce à un art du lancer très personnel.

Aujourd'hui, soleil radieux. Nous partons découvrir le Maelstrøm qui tourbillonne tout près, entre Vaerøy et l'effrayante île-rocher de Mosken. Derrière, les Lofoten se profilent, comme une immense falaise noire zébrée de neige.

 

(à suivre)

 

Philippe Houbart, 1er juin 1990

Expédition Antenna (4) : À minuit, la création du monde

Publié le 04/05/2010 à 08:22 par philippehoubart Tags : lycée edouard branly antenna vaeroy mosken lofoten maelstrom philippe houbart
Expédition Antenna (4) : À minuit, la création du monde

Éric, le prof de gym, ne tient pas en place tant que la file de ses huit élèves ne s'est pas élancée à sa suite sur la grève. À gauche, un peu d'herbe puis la muraille de pierre verticale ; à droite, des anses de sable vierge si blanc qu'on croirait de la neige, puis la mer turquoise, translucide, polynésienne, où ondoient des algues rouges. Sandrine est béate : "surnaturel !"

Aux Lofoten, le climat est plus tempéré que dans toute autre région du globe à la même latitude. C'est la plus grande anomalie de température du monde, mais tout peut changer d'un instant à l'autre. Vaerøy, c'est l'île du temps, le lieu où les éléments n'obéissent plus à leurs lois naturelles.

Sept kilomètres plus loin, c'est le Nordland des îliens, le pays du plein nord, lieu sacré pour les Vikings. Il y reste une église en bois qu'on ne peut dater. Les marins de Vaerøy viennent encore s'y faire enterrer sous de simples stèles. Il y a même des noms français : des huguenots chassés par la révocation de l'Édit de Nantes qui ont échoué ici. Autrefois, c'était le seul lieu habité. Les habitants ont fini par déménager pour un port plus abrité, quelques kilomètres plus au sud, là où ils sont aujourd'hui : à Sørland, le "pays du sud". Tout est relatif...

Face à la douceur du site de Nordland, il y a une île vertigineuse et sombre : Mosken. Elle fut paraît-il habitée. Devant, c'est le Maelstrøm. Là, l'océan Arctique déverse d'énormes masses d'eau dans le grand fjord qui sépare les Lofoten de la Norvège. Entre chaque extrémité du courant, la différence de niveau peut atteindre quatre mètres. Même par temps calme, l'eau forme cet énorme bouillon qu'ont décrit les écrivains du mystère, Jules Verne et Edgar Poe.

Derrière le Maelstrøm, la pointe sud des Lofoten émerge verticalement, muraille crénelée de cimes enneigées.

Nous y sommes revenus à minuit, jusqu'à une heure du matin, pour y voir le soleil s'abaisser juste au-dessus de l'horizon, refusant de descendre plus bas, puis remonter dans les lueurs d'un crépuscule perpétuel. Tous muets, adultes et adolescents, nous avons vu le ciel et la mer devenir jaunes, les nuages verts et gris, le sable bleu. Nous avons vu les lumières qui ont dû surgir à la création du monde ou qui accompagneront sa fin.

 

(à suivre)

 

Philippe Houbart, 2 juin 1990, 3 mai 2010

 

Photo : le Maelstrøm, l'île de Mosken et les Lofoten vus de la pointe nord de Vaerøy

Expédition Antenna (5) : LA/FF1PPG appelle FF1VJA

Publié le 05/05/2010 à 15:57 par philippehoubart Tags : philippe houbart radio amateurs edouard branly antenna vaeroy
Expédition Antenna (5) : LA/FF1PPG appelle FF1VJA

Illustration : l'île de Vaerøy (complètement à gauche) dans son environnement géographique, à l'extrême-nord de l'Europe (cliquer sur la carte pour l'agrandir).

 

Tous les soirs à 18 heures, "Lima Alpha barre de fraction Foxtrot Foxtrot United Papa Golf Golf" appelle "Foxtrot Foxtrot United Victor Juliette Alpha". En clair, l'expédition Antenna à Vaerøy appelle le lycée Branly d'Amiens. Ici, les deux représentants du radio-club d'Albert, champion de France depuis deux ans, entourés des huit lycéens. Là-bas, tout le lycée à l'écoute, élèves et professeurs derrière les opérateurs, à l'affût des aventures de leurs camarades.

La passion des radio-amateurs : assurer le maximum de contacts avec le monde entier, de préférence à partir de terres lointaines d'où aucune liaison n'a jamais été assurée. À Vaerøy, c'est une première, et le monde entier appelle Christian et Laurent : en six jours, ils totalisent déjà plus de 500 "QSO" (contacts) avec toute l'Europe, mais aussi le Japon, la Jordanie, l'Algérie, le Brésil, la Réunion et même le Yémen, où ils sont tombés sur une expédition koweïtienne. C'est en Russie et en France qu'ils ont fait le plus de touches, et tout particulièrement en Picardie : pas étonnant, ils avaient prévenu à l'avance tous les mordus du "code Q".

 

Histoires de Q...

 

Le langage international des radio-amateurs n'est qu'une succession d'histoires de Q : QTH indique l'emplacement de la station, QSY un changement de fréquence, QRA la localité de l'opérateur, QSO son contact, QRV signifie qu'on est prêt... Les conversations échangées d'un bout à l'autre de la planète peuvent paraître prosaïques : la législation est rigoureuse et l'on ne peut parler que technique radio, matériel, puissance.

Quand on demande à Christian et Laurent quel intérêt ils peuvent trouver à tourner autour du pot pendant des heures entières, ils défendent mordicus leur passion : "Si vous voulez parler d'autre chose, vous n'avez qu'à décrocher votre téléphone ! Ce qui nous fascine, c'est de pouvoir joindre l'autre bout du monde avec un fil de 3 mètres de long. Nous jetons des bouteilles à la mer, et il y a toujours quelqu'un pour les ramasser".

Alors, pourquoi venir faire ça aux îles Lofoten alors qu'on serait si bien au chaud à Albert ou à Amiens ? "Les radio-amateurs cherchent à contacter le plus grand nombre d'îles isolées, et les Lofoten sont particulièrement cotées : voilà pourquoi le monde entier essaie de nous appeler. Et ici, nous sommes confrontés aux conditions d'une expédition : monter nos antennes sur des bouts de bois, être tributaire de l'incertitude des transmissions en zone arctique, c'est autrement plus excitant".

Il y a aussi une autre raison : 1990, c'est l'année Branly. Il y a un siècle, l'Amiénois Édouard Branly inventait le cohéreur : c'était la naissance de la télégraphie sans fil et le décollage de l'ère de la communication. Célébrer l'événement avec la propre invention de Branly, et avec les élèves d'un lycée qui porte son nom, dans sa propre ville, ça doit faire plaisir à Édouard.

 

(à suivre)

 

Philippe Houbart, 5 juin 1990, 5 mai 2010

Expédition Antenna (6) : Le village fantôme du bout du monde

Publié le 06/05/2010 à 06:32 par philippehoubart Tags : antenna vaeroy sorland mastad macareux lundehund philippe houbart lycée edouard branly
Expédition Antenna (6) : Le village fantôme du bout du monde

Sørland, "capitale" de Vaerøy, est une agglomération récente : ses maisons de bois colorées, bâties sur pilotis au bord de l'eau ou éparpillées autour du port, ne remontent qu'aux années soixante. Auparavant, la population vivait soit à Nordland, à l'extrémité nord, où nous sommes déjà passés, soit à l'autre bout de l'île, au fond d'une anse cernée par les falaises.

Ces 32 kilomètres sur les grèves ou dans les éboulis des falaises, Carine les a encore dans les mollets. Carine de Lignières-Châtelain, quinze ans, qui vient d'apprendre grâce aux radio-amateurs qu'elle passe en première comme sept de ses coéquipiers du lycée Branly.

Carine et les autres ont pénétré en silence à Måstad (on prononce Maastad), le village mort : "Les maisons étaient pratiquement intactes. Par les fenêtres, on pouvait voir le mobilier, les objets usuels des anciens habitants, laissés sur place. Dans l'école, les vieux pupitres étaient encore alignés face à l'estrade de l'instituteur". 

Sur la grève, les pieds dans l'eau, Éric a baptisé les huit lycéens (et votre serviteur) "au nom des nôtres et des autres, qui depuis des millénaires ont passé le cercle polaire". Avec diplôme à l'appui (Polarsirkel Sertifikat !).

 

Retour à Måstad

 

Dimanche dernier : nous revenons à Måstad, le village fantôme, cette fois en bateau. Destination : la côte sud de l'île, totalement inaccessible par tout autre moyen. La vedette contourne la pointe sud, rasant la falaise en esquivant les écueils. Tout autour de nous, des nuées de mouettes s'envolent dans un criaillement strident. La falaise est piquetée de milliers de points blancs immobiles : autant de mouettes, tapies sur la moindre anfractuosité. Le bateau s'approche doucement, léchant la falaise. Face à nous, c'est une véritable HLM à mouettes : chaque trou est occupé par un nid.

Le bateau prend un peu de large, s'éloigne de la muraille de pierre. Nous sommes maintenant au rocher des macareux-moines. L'oiseau emblématique de Vaerøy, avec sa bouille joufflue et son gros bec rond rouge vif, se terre comme un lapin dans les trous de la falaise, quand il ne pique pas dans l'eau, à la verticale, à la vitesse d'un missile, pour saisir un poisson qu'il a repéré de haut. On le chassait autrefois avec le lundehund, le chien alpiniste endémique de l'île.

Le bateau revient ensuite vers Måstad et son anse silencieuse à l'eau turquoise. Entre temps, quelques détours au ralenti : ici, trois phoques s'ébattent au soleil ; là, une colonie de petits pingouins a investi un rocher. Nous débarquons face au village abandonné. Seul signe de vie, très haut au-dessus des falaises, un aigle plane dans le silence, au zénith.

 

(à suivre)

 

Philippe Houbart, 6 juin 1990, 6 mai 2010

Expédition Antenna (7) : Fransk visitt på Vaerøy

Publié le 07/05/2010 à 08:22 par philippehoubart Tags : lycée edouard branly vaeroy antenna philippe houbart
Expédition Antenna (7) : Fransk visitt på Vaerøy

La petite équipe sur les hauteurs de Vaerøy, à la découverte des pièges à aigle

 

Nordlandsposten, "le Courrier du Pays du Nord", avait annoncé aux Norvégiens l'arrivée de l'expédition Antenna : Fransk visitt pa Vaerøy. La visite de la rédaction du journal à Bodø, avant l'embarquement pour l'île, avait été le premier contact avec une population assez peu habituée à voir des Français.

Lundi dernier, le maire de Vaerøy, Birgiton Solås, a reçu toute l'équipe. Offrant aux lycéens l'emblême de l'île, un drapeau frappé d'un macareux, il a reçu en retour un cadeau spécialement réalisé pour commémorer l'expédition : une plaque conçue par les élèves de première BEP d'ouviers régleurs de systèmes d'usinage, rappelant le centenaire de l'invention de Branly et les finalités de l'expédition.

Nos lycéens se devaient de rencontrer leurs homologues de l'île, et un jumelage informel s'est réalisé avec la "grande classe" du collège de Vaerøy (équivalent à notre troisième) et sa dizaine d'élèves.

Mardi, l'école a ouvert ses portes. En anglais, Sandrine a parlé aux jeunes Norvégiens de la France, de la Picardie, d'Amiens et de notre système scolaire. Toujours en anglais -deuxième langue maternelle ici -, les jeunes îliens ont rendu la pareille. Drôle de collège, quand même. "C'est cool, ici", s'esclaffe Stephan, l'illustre Stephan, journaliste attitré du lycée Branly et trombone à la "Fraternelle" de Conty.

C'est vrai que pour des lycéens français, il y a de quoi rêver dans cette école de la taille d'un collège de chez nous, pour seulement 96 élèves. Ceux-ci se promènent librement pendant les cours, s'allongent par terre pour grignoter ou rigoler avec leurs professeurs. Stephan, qui n'a pourtant pas l'air d'être un fou de discipline, s'avoue même choqué. En fait, il y a là un état d'esprit convivial et familial qui prédomine, reflet de la vie de l'île.

 

Bjørn-Erick, Lisbeth, Odd-Harald, Vanja, May-Britt, Theresa et les autres

 

Les contacts entre jeunes Français et Norvégiens ont vite franchi les portes du collège. Invitations réciproques au club de jeunes de l'île - billard et hard-rock - et au campement, discussions en anglais le soir au bord des rochers : Bjørn-Erick, Lisbeth, Odd-Harald, Vanja, May-Britt et Theresa ne décollent plus. Mieux, ils se sont offerts de guider les nôtres à la découverte de l'île et de ses mystères.

C'est Theresa, propriétaire du lundehund, le chien chasseur de macareux, qui leur a montré cet animal endémique dont il ne reste que 400 spécimens, dont deux au zoo d'Amiens et deux seulement sur l'île dont il est originaire. Cette espèce de petit ratier présente des particularités étonnantes : six doigts à chaque patte qui lui permettent d'escalader des falaises verticales, un cou qui se retourne en arrière à 180°, des oreilles qui peuvent se fermer hermétiquement dans l'eau. On pense qu'isolés dans cette île à l'ère glaciaire, ces chiens se sont progressivement adaptés à leur environnement pour dénicher les macareux au fond de leurs terriers.

Autre découverte, mardi après-midi : les pièges à aigles. Derrière Odd-Harald qui cavalait sur les pentes, la bande des huit a grimpé sur la crête de 400 mètres de haut qui domine la baie de Sørland. C'est là qu'autrefois, les îliens piègeaient les aigles de mer, dévastateurs des troupeaux de moutons. Ils déposaient des appâts dans des trous clos de pierres, et une lourde dalle enfermait l'oiseau qui s'y laissait prendre. Les pièges sont intacts, prêts à fonctionner encore.

De là-haut, nous dominions le bras de mer où se pressent les pêcheries et les maisons de bois de la petite agglomération, inondée de soleil. Car grâce à à une luminosité exceptionnelle facilitée par la proximité de la calotte glaciaire, nous reviendrons plus bronzés du cercle polaire que du tropique du Cancer !

 

(à suivre)

 

Philippe Houbart, 7 juin 1990  

 

 


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