Interviews
Publié le 07/04/2010 à 17:21 par philippehoubart
Élie Wiesel, juif roumain, écrivain francophone, universitaire américain, prix Nobel de la Paix 1986, a reçu hier [7 février 1996] les insignes de docteur honoris causa de l'université de Picardie Jules-Verne, et célébré les trente ans de la Maison de la Culture d'Amiens, inaugurée en 1966 par André Malraux.
Recevant l'épitoge jaune qui fait théoriquement de lui un professeur à la faculté de lettres d'Amiens, il a avoué vivre un jour
"assez spécial". Car cette date du 7 février l'a fait
"revenir en arrière pour entrer dans sa mémoire" : en allant à la synagogue, comme chaque année à la même date, dire la prière du Kaddish en mémoire de son père ; en se souvenant, à la même date, de l'entrée du petit Eliezer au 'héder, l'école hébraïque de Sighet ; en se rappelant, il y a quarante ans jour pour jour, de la sortie de son premier livre,
La Nuit, en yiddish :
"Et le monde se taisait".
Si Élie Wiesel a fait à ses hôtes l'honneur de voir en ces moments une journée peu banale, Amiens peut lui retourner le compliment. Car toutes ses paroles pénétrantes ont été écoutées, bues, avec l'attention et le respect qu'inspirent les hautes intelligences, et avec l'émotion que suscitent les messages forts, porteurs de générosité et de paix.
"Je ne veux pas que mon passé devienne votre avenir"
"Cette séance, cette année, cette ville cicatrisée par la mémoire me resteront", a-t-il dit. Élie Wiesel nous restera aussi, lui qui a dit au campus :
"Quand je suis arrivé en France en 1948, je ne parlais que le yiddish. Je ne connaissais pas un mot de français. Cette culture qu'on voulait nous inculquer, nous aurions pu nous en défaire, puisque nous avions vu dans les camps ce que la culture peut faire et ne pas faire. Puisque ce sont des diplômés, des médecins, des juristes, des artistes, qui ont fait cela. Nous aurions pu nous dire : puisque tout a échoué, la civilisation elle-même a détourné sa face, à quoi bon s'y insérer ? Eh bien non, au contraire, il y a eu un grand miracle : chez les survivants, il n'y a pas eu de haine, de vengeance, mais un grand besoin de communiquer. Je l'ai toujours avec vous, les jeunes, pour vous dire : regardez-vous et espérez. Camus avait raison : il y a dans l'homme beaucoup plus de choses à admirer qu'à répudier".
Évoquant Malraux, pour ce rendez-vous à Amiens trente ans après, il l'a cité :
"Je souhaite laisser une écorchure sur la mémoire de la terre". Mais pour ajouter, à destination des étudiants de
"cette génération belle et bonne" : "Nous souhaitons laisser une brûlure sur la mémoire de Dieu et de sa création. J'ai peur. Il y a tant de gens, de communautés qui ont besoin de nous. Le pire, c'est de se sentir abandonné. C'est parce que nous sommes juifs que nous nous adressons aux autres. Ce qui nous faisait mal, c'est d'être abandonnés, seuls, comme seul Dieu est seul. Nous pouvons élever nos voix pour dire : vous n'êtes pas seuls. Un sourire, une carte postale, une signature peuvent le faire. Parce que je ne veux pas que mon passé devienne votre avenir".
Philippe Houbart, 8 février 1996
Publié le 07/04/2010 à 18:52 par philippehoubart
Le 7 février 1996, Élie Wiesel s'est livré à un dialogue à bâtons rompus avec les enseignants-chercheurs de l'université de Picardie Jules-Verne, sur les thèmes les plus divers. Voici quelques-unes des réponses aux questions posées par les universitaires.
La responsabilité de l'écrivain :
"On attribue à ce concept de responsabilité une dimension presque intolérable. Même si on m'interprète mal, je suis responsable de cette interprétation. Je suis responsable non seulement en tant qu'enseignant vis-à-vis de mes élèves, mais de mes maîtres. Si ce que je fais en écrivant est beau, juste, humain, je les honore. Sinon, je les déshonore. Je suis toujours responsable pour l'autre".
Les rapports entre l'écrivain et le politique :
"Il ne faut pas qu'ils soient trop proches. Dans la tradition juive, le prophète n'a jamais été proche du roi. Il est celui qui dit la vérité aux puissants. Aujourd'hui, les gouvernants cherchent la compagnie des artistes. On ouvre la porte, on parle, et ensuite d'autres arrivent... Aux États-Unis, ça n'existe pas. Chaque fois que j'ai rencontré un président américain, c'était pour quelque chose. Ce ne sont pas des liens amicaux mais des liens d'urgence".
La puissance de l'écrit :
"J'ai pour la parole écrite une sorte de respect mystique. Un livre même pas lu, même pas publié, même pas écrit, mais conçu seulement, doit influencer. Ne me demandez pas pourquoi, mais je le sais. L'écrivain doit écrire dans la crainte que son livre influencera des gens autour de lui, mais plus tard".
Israël et la paix :
"J'ai toujours eu un problème vis-à-vis d'Israël : je n'y ai jamais vécu mais je l'aime. Jérusalem est le centre de ma vie et pourtant je l'ignore profondément. Je suis encore un juif de la diaspora et à travers elle j'appartiens à la famille humaine. Je n'ai pas le droit de juger Israël en quoi que ce soit, je ne suis pas un juge mais un témoin. Je suis absolument pour la poursuite de la paix. J'ai rencontré des Palestiniens. Le dialogue a été sincère. Il faut que cette paix continue, qu'elle soit profonde. Le danger qui menace le monde demain, c'est le fanatisme. Chez tout le monde, chrétiens, juifs, musulmans, et il faut le combattre".
La coexistence des cultures :
"Il ne faut pas que ce soit un choc destructeur. Je ne veux pas que la civilisation juive soit isolée et solitaire. Mais je ne veux pas qu'une culture soit noyée dans une autre. Tout ce qui existe doit exister et non pas se laisser absorber par la généralité qui est toujours superficielle".
Judéité et universalité :
"Je n'ai jamais cru que la religion juive, que le peuple juif soient supérieurs aux autres. Aucune religion, aucun peuple ne l'est. Mais par ma judéité, je peux parvenir à l'universel. Je peux vous donner ce que j'ai, ce que je suis. Et je l'accepte de n'importe qui à condition qu'il ait la même exigence de tolérance".
L'Europe :
"C'est un rêve, mais j'aime rêver. Mais je ne connais pas la fin de l'histoire. L'ex-Yougoslavie, comme l'ex-URSS, sont des sources d'angoisse et de désespoir. La démocratie n'a pas joué. Mais il n'y a pas de susbstitut à la démocratie. Il n'y a rien de mieux. Je suis rentré brisé de Yougoslavie. J'ai rencontré la haine, stupide, absurde. J'ai compris qu'il n'y avait pas de généralisation possible.
"Soyons optimistes. Peut-on construire l'Europe sur des cimetières ? Ça prendra du temps. Le meilleur exemple, c'est l'Allemagne et la France. Depuis trente ans, ça marche. Mais en Allemagne, les résistants au nazisme n'ont toujours pas été réhabilités. Les juges refusent. Comment enseigner la valeur du courage civique ? Voilà ce qui menace l'Europe".
Philippe Houbart, 8 février 1996
Publié le 08/04/2010 à 09:18 par philippehoubart
Les paroles prononcées [le 7 février 1996] à Amiens par Élie Wiesel étaient tellement riches de générosité, de simplicité, de sérénité, de paix et d'espoir, qu'il aurait été indécent d'en citer d'autres. Mais il serait injuste de passer sous silence l'hommage très fort qui lui a été rendu au campus par Jacqueline Lévi-Valensi, doyen de la faculté de lettres, Raphaël Draï, doyen de la faculté de droit et de sciences politiques et sociales, et Paul Personne, président de l'université de Picardie Jules-Verne.
Jacqueline Lévi-Valensi a évoqué les écrits d'Élie Wiesel, cette oeuvre
"de témoignage, de création et de célébration". Témoignage sur l'insoutenable de l'Holocauste, sur la nécessité de
"transmettre l'intransmissible", sur les victimes de la terreur stalinienne. Une oeuvre traversée de mystères, sources d'un lyrisme puissant,
"de paroles énigmatiques, souvent proférées par deux personnages privilégiés qui reviennent dans plusieurs livres : le mendiant et le fou".
Et si Dieu
"aime les histoires", celles que raconte Élie Wiesel
"ne sont pas des contes merveilleux ; elles sont de notre temps, elles nous parlent de l'homme d'aujourd'hui ; et pas seulement de l'homme juif".
Malraux-Wiesel : convergences mystérieuses
Raphaël Draï, qui est bien plus qu'un juriste amiénois et un doyen de faculté, mais un philosophe, un humaniste, auteur d'une oeuvre au souffle puissant, elle aussi nourrie aux sources bibliques, a osé l'évidence : Élie Wiesel se devait de venir en Picardie et à Amiens. Là où Malraux, il y a trente ans exactement, disait cette phrase aux ac cents très "wieseliens" :
"Si cet étrange appel au mot si confus de culture résonne tellement d'un bout à l'autre du monde, c'est qu'en définitive, ce n'est pas l'appel aux morts mais aux ressuscités, et que vous pouvez prendre les contemporains : quand vous les mettez en face des grands morts, ils seront toujours ensemble et se reconnaîtront parce que nous ne travaillons pas pour le passé, mais nous travaillons pour l'avenir".
Donc,
"en 1966, à Amiens, en Picardie, les chemins d'André Malraux et d'Élie Wiesel se sont rencontrès à propos de résurrection". Mais il y a d'autres convergences mystérieuses : Malraux encore parlant devant le Panthéon pour Jean Moulin, l'ex-sous-préfet d'Amiens torturé, puisque "
cette nuit où l'étoile polaire pleurait des larmes de sang en évoque inéxorablement une autre", celle où l'adolescent Eliezer Wiesel partait pour Buchenwald et Auschwitz.
Et il y a encore le
"noir arc-en-ciel (qui) réunit les abattoirs de la Somme et de Verdun avec les crématoires d'Auschwitz". Puis
"le temps lentement se guérit et se suture", et l'itinéraire de Raphaël Draï nous fait entrer dans un troisième lieu où
"les créatures, affligées par le tourment des jours enténébrés, attaquées par la guerre et la peste, viennent retrouver le temps de l'origine et le sens de la transcendance intelligible" : la cathédrale, où les statuaires picards font parler les prophètes,
"à la fois rose des vents et table d'orientation pour quiconque, exilé ou déraciné, voudrait retrouver le chemin et la route".
Bien sûr qu'Élie Wiesel se devait de venir ici.
"Enseigner à aimer"
Enfin, Paul Personne a salué l'universitaire à qui l'on décernait le doctorat honoris causa, pour signifier que
"la première des réussites d'un établissement universitaire, avec la transmission à ses étudiants du savoir, est de contribuer à l'enracinement de l'humanisme dans leurs actes quotidiens et dans leurs responsabilités professionnelles".
Professeur de sciences humaines à l'université de Boston, Élie Wiesel est de ceux qui
"enseignent à aimer". Et aussi, comme dans son oeuvre, à transmettre un message qui se résume ainsi :
"Nous avons découvert le Mal absolu. Et pas le Bien absolu. Comment faire, donc, pour que les jeunes qui nous font la grâce de nous lire ou de nous écouter ne tombent pas dans le désespoir ? Comment faire pour leur dire que, quand même, il est donné à l'homme d'avoir soif de l'absolu dans le Bien et pas seulement dans le Mal ?"
Plus tard, quelques Amiénois ont pu partager encore quelques moments d'intelligence lumineuse avec le prix Nobel, s'abreuver encore de paroles limpides et généreuses. Enfin, devant une assistance émue et pétrifiée, il a chanté, d'une voix superbe, une vieille berceuse yiddish et un hymne de la Pâque juive, un chant d'espoir. Puis Élie Wiesel est reparti à grands pas dans la nuit glaciale, comme un mendiant ou un fou.
Philippe Houbart, 8 février 1996
Publié le 08/04/2010 à 10:45 par philippehoubart
Vous êtes honoré dans une université où quelque 20 000 jeunes Français passent leurs journées. Qu'est-ce qui est important de leur transmettre aujourd'hui, en cette période de désarroi intellectuel et spirituel : le savoir et lui seul ? les fondements de la civilisation occidentale ? une morale ? une culture ?
Un peu de tout cela. Le besoin d'être sensible à l'autre et aux autres. Et tant qu'enseignant, je le sais. Le savoir nu ne suffit pas. Il doit être une lutte qui éveille, qui écorche, qui sensibilise. Sinon, il isole. Ce qui est beau dans l'enseignement, ce n'est pas seulement le rapport enseignant-enseigné, mais le rapport entre élèves. On n'est plus seul. On est avec son maître, mais aussi avec ses camarades, ses amis.
La ville et la région qui vous accueillent ont été, au cours des siècles, traumatisées par les guerres. La terre, ici, est imprégnée de chair humaine. Vous qui avez survécu à la pire abomination, la Shoah, vous sentez-vous moralement apparenté aux hommes et aux femmes d'ici ?
Bien sûr. Quand on voit tous ces cimetières, on ne peut pas ne pas penser aux morts et aux survivants. Toutes les guerres sont abjectes, toutes les atrocités humaines sont abjectes. Je pense aussi à ceux qui sont morts sans sépulture. J'appartiens à un peuple qui n'a pas de cimetière. Le cimetière, il est en nous, dans nos coeurs.
Vous êtes né dans un pays aux frontières incertaines, presque mythique, la Transylvanie, vous avez échoué en France par hasard - et donc le choix de votre langue d'expression littéraire est dû au hasard -, vous êtes devenu citoyen américain par hasard, et vous vous abreuvez à plusieurs cultures. Pourtant, vous affirmez puissamment votre indentité juive. Peut-on concilier enracinement et universalité ?
C'est vrai, toute ma vie est faire de hasards. mais je ne suis pas ici aujourd'hui par hasard... Je ne conçois pas l'universalité autrement que par mon individualité. Si je n'ai rien à apporter, je ne suis rien. Chacun de nous porte un fardeau et un privilège qui s'appelle la mémoire. Seul le fanatique dit : "Il n'y a que moi, il n'y a qu'une vérité, c'est la mienne, il n'y a qu'un salut, c'est le mien". Je dis au contraire : ne soyez pas comme moi, soyez ce que vous êtes et vous me le donnerez.
Avec vous, nous célébrons aujourd'hui le trentième anniversaire de la Maison de la Culture d'Amiens, inaugurée par Malraux. Dans un discours marquant, il avait reconnu une "civilisation nouvelle remplaçant l'âme par l'esprit, la religion par la pensée scientifique". Et il se demandait si "une civilisation qui a su ressusciter les démons saura aussi ressusciter en son temps les dieux". La question est-elle toujours d'actualité ?
C'est de plus en plus d'actualité. Les démons resurgissent, mais où sont les dieux ? Ou bien il y en a un et il est partout, ou bien il est absent et son absence est une source d'angoisse, d'interpellation. Aujourd'hui, la jeunesse cherche des réponses qui viennent de la spiritualité. Si les dieux s'appelaient beauté, compassion, entendement, je pense qu'ils doivent rester. S'ils s'appellent jalousie, cruauté, purification ethnique, il faut les renvoyer dans les ténèbres d'où ils viennent.
Propos recueillis par Philippe Houbart
8 février 1996
Publié le 08/04/2010 à 11:19 par philippehoubart
On n'a pas attendu l'affaire de la rue du Dragon - la "réquisition" en plein Paris d'un immeuble vide au profit de SDF - pour connaître la trombine sympathique du professeur Jacquard, avec son nez de boxeur et sa barbe de chef scout. Délaissant les amphis de Genève, de Louvain ou de Paris, cet éminent spécialiste de la génétique s'est fait connaître en popularisant les apports de cette discipline (
Éloge de la différence, L'héritage de la liberté, Moi et les autres) et en prenant part aux grands débats actuels sur l'évolution de la société (
Cinq milliards d'hommes dans un vaisseau, Voici le temps du monde fini, Idées vécues, et le livre qui sort aujourd'hui,
J'accuse l'économie triomphante).
Qu'il s'adresse aux scientifiques ou au grand public, il a l'immense qualité de savoir parler avec limpidité des problèmes les plus complexes. Son public préféré, c'est les jeunes. C'est lui qui a proposé avec succès à Jean-Marie Cavada l'idée de
Capsules, les brèves télévisées de la Cinquième. C'est à son avis le seul concept d'enseignement possible. Il dit en riant :
"Je ne pourrais pas rester deux heures à écouter un cours... par contre, je peux donner ce cours !"
Fidèle à son personnage d'empêcheur de tourner en rond, sinon de révolutionnaire ennemi des idéologies, il va jusqu'à dire aux jeunes :
"Vous n'êtes pas au lycée pour passer le bac, mais pour former votre intelligence. Or tout le système éducatif est dévoyé par le bac... On devrait changer le début de la déclaration des Droits de l'Homme et décréter une fois pour toutes : tous les hommes naissent libres, égaux en droit... et titulaires du baccalauréat".
Philippe Houbart, 21 février 1995
Vous êtes ici pour vous demander, avec les scientifiques de notre université, "comment définir l'homme d'aujourd'hui". Avez-vous trouvé une définition ?
Nous sommes un animal comme les autres. Mais j'aimerais montrer ce que nous avons de spécifique : avec notre cerveau, nous avons ce qui peut exister de plus complexe. Et avec ce cerveau, nous avons créé l'ensemble des hommes, l'humanité. Il y a là un paradoxe : ce qui me fait homme, c'est ma différence avec les autres. Ce qui est constitutif de notre nature, c'est l'échange, la communication.
Vous voulez "préparer une terre pour dix milliards d'hommes". Comment l'imaginez-vous ?
Je parlais d'échange. Justement, nous avons créé une société où nous ramenons l'échange à l'objet de l'échange, puis à la valeur de l'objet de l'échange. C'est doublement réducteur. Aujourd'hui sort mon livre J'accuse l'économie triomphante : j'y développe ce thème qui est celui de ma conférence. Il s'agit de préparer notre planète à son avenir en essayant de lutter contre le triomphalisme de l'économie.
C'est de la politique, non ?
Faire de la politique, c'est risquer de se tromper. Ne pas en faire, c'est être sûr de se tromper. Oui, cette question est profondément politique : vers quelle société va-t-on ? Le choix de l'économie, de l'intégrisme économique, est catastrophique.
Comment le combattre ?
En le disant, en en parlant. C'est ce que je fais. Également en faisant des actes qui font réfléchir, qui scandalisent..
Comme rue du Dragon ?
Quand des gens comme Higelin, comme Gaillot, comme Schwartzenberg, comme moi vont rue du Dragon, qu'est-ce qui peut nous pousser ? C'est de faire réfléchir la société. En plein coeur de Paris, il y avait un immeuble vide, alors que des gens crevaient de froid à côté. C'était un scandale à ciel ouvert. Quand on fait cela, on n'occupe pas un immeuble, on le libère.
Ça ne vous gêne pas de vous lancer dans l'illégalité ?
Il faut de temps en temps faire des actes illégaux pour lutter contre les situations illégales. À Tours, nous avons fait la même chose que rue du Dragon, en occupant cette fois une maison vide depuis trois ans, appartenant à l'archevêché. J'ai dit à l'archevêque, Monseigneur Honoré : "Vous devriez nous remercier. Imaginez-vous devant le tribunal suprême. Grâce à nous, ça va bien se passer". Comme il a de l'esprit, il m'a répondu : "Le premier de nous deux qui se présentera devant le tribunal suprême prendra la défense de l'autre".
"Droits devant", c'est une démarche similaire ?
Exactement. On profite de locaux pour mettre en pratique une vieille idée : les droits des hommes sont écrits mais pas respectés. Il y a aussi un droit au savoir, à l'éducation, dont beaucoup sont exclus.
En tant que prof, je constate qu'un individu ordinaire a peu de chances d'aller à la Sorbonne. Si les gens ne peuvent aller à la Sorbonne, c'est la Sorbonne qui doit aller à eux. Hubert Reeves n'arrête pas de me demander : qu'est-ce que vous attendez ? Et Françoise Héritier, et Michel Serres, et des tas d'autres.
N'est-ce pas là l'université populaire dont rêvait Auguste Comte ?
C'est vrai, l'idée est ancienne. Mais je voudrais surtout un lieu d'échanges, pas seulement avec des professeurs mais aussi des artistes. Reeves, par exemple, viendra apporter son savoir, mais il entend aussi profiter d'expériences qu'il n'a pas. On a toujours à apprendre des autres. Moi, au contact des gens qui vivent dans les taudis, j'apprends avec eux.
Ce concept pourra-t-il se décentraliser ?
C'est un concept par nature décentralisable. À côté des universités, il faut des lieux pour ce type d'échanges, et pourquoi pas des squats ?
C'est un défi formidable. J'en fais le point de départ : ce qui constitue une personne, c'est les échanges qu'elle entretient. Je suis les échanges que je tisse.
Propos recueillis par Philippe Houbart, 21 février 1995
Il n'a rien d'un bateleur de meeting : la voix posée et sereine, un perpétuel sourire aux lèvres et un vieil évangile usé sous la main, une apparence frêle qui détonne avec ses propos décapants. Jacques Gaillot, évêque d'Évreux, distille innocemment de l'acide chlorydrique dans les bénitiers. Évêque du scandale pour les uns, missionnaire des temps modernes pour les autres, il s'est rendu célèbre par ses prises de position peu orthodoxes sur les phénomènes de société, abondamment véhiculées par les médias qu'il sait utiliser pour clamer haut et fort ses convictions.
Parmi les quelque trois cents personnes qui l'attendaient au tournant, mardi soir [22 août 1990] au centre catholique de Saint-Valery-sur-Somme, on devait compter bon nombre de représentants d'une Église conservatrice qui a du mal à digérer Vatican 2 : rien à voir avec l'Église moderne, tolérante et sans tabous pour laquelle il milite.
Il a tranquillement pris les devants, citant inlassablement l'Évangile qu'il cherche à vivre dans ses rencontres avec tous les exclus de son diocèse : prisonniers, malades, drogués, chômeurs, immigrés, "ceux qui n'existent pour personne", les pauvres de l'Évangile. "Quand on va vers les pauvres, on n'exclut personne, pas même les riches. Alors que si on commence par les riches, on ne va pas vers les pauvres. C'est le choix universel de Jésus-Christ, pour tous les temps et tous les lieux : il n'y a pas de zone interdite pour l'Évangile".
Sous sa main, le petit livre noir débordant de bouts de papier, c'est un "message de libération" : "Pas seulement spirituel, mais pour tout ce qui touche la vie des gens, la justice, la paix. Jésus a trouvé les mots pour le dire, à nous d'apprendre le langage d'aujourd'hui, donc écouter les autres et marcher avec eux". On lui reproche de ne pas parler de Dieu ? "Ce n'est pas parce qu'on parle de lui qu'on annonce l'Évangile. L'Évangile doit être au service de l'homme".
"La foi fait de nous des rebelles"
Mgr Jacques Noyer, évêque d'Amiens, qui avait tenu à attester sa "communion avec l'Église, même si elle ne se confond pas avec l'unanimité", lui transmit les questions écrites du public. Certaines se voulaient dérangeantes, l'évêque d'Évreux y répondit avec sérénité.
Pourquoi n'a-t-il pas été reçu par le pape ? "Je considère ça comme un incident de parcours ; si ça ne peut se faire à ce moment, ça se fera à un autre...". Son action en faveur du communiste Pierre Albertini, détenu en Afrique du Sud ? "Communiste, et alors ? Il n'y a pas de bons et de mauvais prisonniers". L' Église ne doit-elle pas être apolitique ? "Chaque fois qu'on prend position, il y a une incidence politique, quoiqu'on fasse. La politique étant la science du bien commun, l'Église ne doit pas avoir peur d'agir sur la société".
On l'appelle "l'évêque rouge" ? "L'Évangile est un ferment très fort, la foi fait de nous des rebelles. Les chrétiens sont des empêcheurs de tourner en rond : si nous vivions tous l'Évangile, ça provoquerait un raz-de-marée". Il cautionne les homosexuels ? "Non, mais ils sont victimes d'exclusion, de rejet, même de la part de l'Église. Être attentif ne veut pas dire approuver". Il flirte avec les francs-maçons ? "Ils existent, ils m'ont invité, ils m'ont écouté. Ils ont le souci de l'homme, des droits de l'homme. Ils sont réticents à tout dogmatisme".
La crise du Moyen-Orient ? "C'est le problème des relations nord-sud, de l'héritage du colonialisme. C'est la justice qui crée la paix. Quand Israël a occupé la Palestine, personne n'a bougé : il n'y a pas de pétrole en Palestine. La guerre n'est jamais une solution, il faut négocier".
Devant un auditoire qui n'était pas majoritairement acquis d'avance, Jacques Gaillot a argumenté avec force le message dont il se fait le porte-parole passionné : "L'Évangile, c'est de la dynamite. L'Évangile divise. L'Évangile est rude. C'est une aventure pleine de risques. Il faut de la passion. L'Église n'est pas faite pour notre confort personnel, elle nous met en plein vent..."
Philippe Houbart, 23 août 1990
Publié le 24/04/2010 à 15:16 par philippehoubart
Jean Rochefort est le parrain de la Route du Poisson. Il explique pourquoi.
- On sait que vous aimez les chevaux. Mais le cheval de trait, c'est autre chose, non ?
- Ce sont des souvenirs d'enfance, les fermes de mon enfance où les chevaux de trait existaient encore. Ce sont les premières émotions, devant ces géants, d'un petit enfant d'à peine six ans. Ce sont les odeurs, ce bien-être prodigieux en entrant dans l'écurie, la paille, le foin... Voilà mes premières émotions avec le cheval de trait.
- Oui mais aujourd'hui, pourquoi cette implication dans cette Route du Poisson ?
- À cause de mon amour du cheval et à cause de l'aspect rural des chevaux de trait. L'aspect campagne qu'on a trop souvent tendance à oublier au bénéfice de la noblesse des sports équestres. Mais le cheval de campagne, le cheval fonctionnel, le cheval utile, dans le respect de l'animal bien entendu, est quelque chose qui me plaît, que je sens proche de mes racines.
Propos recueillis par Philippe Houbart à la ferme de Pinchemont, 27 septembre 1999
Avec Petre Roman, ancien Premier ministre de Roumanie, Bucarest, novembre 1992. Le "Michel Rocard roumain", très en vue à l'époque, était le personnage-clé de l'après-Ceausescu. Mais il s'est fait doubler par les anciens du régime qui, comme dans la plupart des pays de l'Est, ont gardé la haute main sur les rouages du pouvoir.
L'entretien, portant sur la situation politique roumaine de l'époque, ne présente plus aucun intérêt aujourd'hui.
Sur le canapé, le drapeau de Valenciennes offert par son ami Jean-Louis Borloo.
(Photo Jean-louis Crimon, Radio France)